Note · Recherche ouverte

Ce que 600 millions de publications changent

Le savoir académique mondial est devenu accessible — des centaines de millions de publications ouvertes. La question n'est plus d'y accéder. C'est d'en être digne.

Il s'est produit ces quinze dernières années une révolution silencieuse dont presque aucune organisation n'a tiré les conséquences : l'ouverture du savoir académique mondial. Les grandes archives et agrégateurs ouverts — OpenAlex, CORE, PubMed, HAL, Semantic Scholar — donnent aujourd'hui accès à des centaines de millions de publications scientifiques : l'essentiel de ce que l'humanité a établi, vérifié par les pairs, daté, attribué, relié par les citations. La bibliothèque d'Alexandrie, reconstruite et dupliquée, à portée de requête.

Et pourtant, presque personne ne s'en sert vraiment. Le chercheur, oui. Mais l'ingénieur face à son problème de matériau, le médecin face à son cas atypique, le stratège face à son marché : tous travaillent à quelques requêtes d'un savoir établi qui répondrait à leur question — et ne le consultent pas. Trop vaste, trop technique, trop loin de leurs outils quotidiens. Nous avons ouvert la bibliothèque et laissé les lecteurs sur le parvis.

Le savoir mondial est ouvert. Ce qui manque, ce n'est plus l'accès — c'est le pont entre lui et ceux qui décident.

Ce que ce corpus change, quand le pont existe, se mesure à trois échelles. Pour l'individu : chaque expert cesse d'être limité à sa propre expérience — son raisonnement se confronte et s'enrichit de tout ce qui a été établi ailleurs, y compris dans des disciplines qu'il ne lit jamais. Pour l'organisation : chaque affirmation interne peut être adossée — ou confrontée — au savoir mondial ; l'intuition maison rencontre l'état de l'art, et les deux en sortent qualifiés. Pour l'institution académique enfin, le mouvement est réciproque : quand la recherche irrigue réellement la décision, la recherche compte davantage — et l'éducation de qualité, celle que vise l'objectif de développement durable 4, cesse d'être un slogan pour devenir une tuyauterie.

Une condition, toutefois, et elle est absolue : le volume sans qualification est un piège. Six cents millions de documents contiennent aussi des résultats rétractés, des revues prédatrices, des conclusions dépassées par les travaux suivants. Verser l'océan brut dans les décisions serait pire que l'ignorance — ce serait l'erreur avec des références. L'accès ne vaut que qualifié : qui publie, dans quelle revue, contredit par qui, confirmé depuis quand. C'est le travail invisible qui sépare une bibliothèque d'un tas.

Un investisseur me demandait récemment si « on fait le poids » avec un tel corpus. La réponse tient en une distinction : on ne pèse pas un corpus, on pèse une qualification. Des centaines de millions de publications qualifiées, reliées au savoir propre d'une organisation, ce n'est pas une base documentaire de plus — c'est le système nerveux entre ce que le monde sait et ce que vous décidez.

Ce pont est construit : le savoir de l'organisation, amplifié du corpus académique mondial qualifié — sourcé, contextualisé, souverain. Voir Cortex →